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Résidence OUDEIS – Yells Atreuma

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Sandra et Gaspard Bébié Valerian

DU 10 au 14 février

L’Espace multimédia Gantner a accueilli durant le mois de février les artistes Sandra et Gaspard Bébié Valérian pour une résidence sur leur projet Mycore qui est un cycle sur la mycoremédiation, qui est un processus pour réparer un sol (pollué, stérile) par l’action des champignons. La résidence portait plus précisément sur la partie électronique du projet Yells-Atreuma


Présentation des artistes :
Sandra et Gaspard Bébié-Valérian

Comme individus et artistes, nous cherchons à échapper à un mode de vie préconçu, façonné par des technologies qui colonisent notre routine quotidienne, de l’espace domestique au travail. La plupart de nos travaux portent sur la maîtrise et la réappropriation des outils/produits industriels au bénéfice d’une pensée critique par la création. Au cours des dernières années, nous nous sommes concentrés sur des questions sociales et environnementales comme la production d’énergie, le management à distance ou la coopération pour la survie. Dans nos projets, nous utilisons des organismes vivants comme agents de changement. Nous sommes convaincus par la pouvoir de l’attention, du soin, qui conduit à plus d’empathie, d’ouverture et de compréhension de nos écosystèmes.

Le projet Mycore

Notre cycle actuel porte sur la mycoremédiation, qui est un processus pour réparer un sol (pollué, stérile) par l’action des champignons. Nous appliquons cette idée aux humains en réponse à l’Anthropocène. Le domaine fongique est très éclairant et inspirant, aujourd’hui en tant qu’agent ou matériau vert (dans la conception de meubles, en agroécologie ou en médecine par exemple), dans des temps lointains à travers des mythes ou des pratiques rituelles. Principalement, il incarne l’idée de se connecter (le mycélium est un immense réseau d’informations, il crée une symbiose et de nouveaux chemins interspécistes) et d’accéder à un autre niveau de perception (psychotrope). Dans notre récit fictif, les humains admettent leurs limitations neuronales et leur incapacité à agir en conséquence sur les écosystèmes qui sont de plus en plus dévastés, conduisant à leur propre extinction avec d’autres espèces. Ainsi, ils confient à des entités non humaines le soin de les instruire afin qu’ils puissent faire de meilleurs choix. Le domaine du champignon inspirerait alors de nouveaux rituels, technologies et modes de vie pour atteindre un état de symbiose.

«Mycore», comme nous avons intitulé ce cycle, comprend plusieurs projets d’installations et d’expérimentation qui incluent des organismes vivants comme le mycélium, le physarum polycephalum et le kombucha, et s’inspirent d’un syncrétisme de l’art, de la science, des croyances, des médicaments, des pratiques et des rituels, des mythes et , bien sûr, notre propre relation avec les organismes que nous cultivons, nourrissons, regardons, prenons en charge.

La résidence Yells-Atreuma

Yells‑Atreuma est une préfiguration spéculative de la remédiation de l’homme à son environnement, grâce au physarum polycephalum comme medium de communication et de liaison.

Yells‑Atreuma combine une entité logicielle (réseau neuronal), une entité biologique (physarum) et une entité synthétique (impressions 3D).

Yells‑Atreuma met en jeu les hésitations et contournements d’organismes hétérogènes dont le devenir reste incertain par la transformation, la cohabitation, et des dynamiques de colonisation.

Yells‑Atreuma questionne les opérations d’empathie, d’appropriation et de cohabitation.

Imaginaires hybrides

Le titre même de l’oeuvre Yells-Atreuma est issu d’un programme génératif textuel conçu par nos soins. Il est l’une des nombreuses possibilités poétiques et lexicales produites par un réseau neuronal dont les « nourritures » essentielles consistent en deux listes distinctes. L’une recense toutes les pathologies connues au monde, l’autre énumère de nombreuses figures mythologiques, sacrées et occultes. De ces lexiques spécifiques et entremêlés par le réseau neuronal, c’est une nouvelle forme de langage qui est produit, activé, modelé par le physarum et ses déplacements. Ce dernier produit alors un méta-langage, balbutié et, paradoxalement, parfois complexe, évocateur de l’origine des corpus donnés au programme, mais ouvrant également à des imaginaires hybrides.

 

Organes et colonisation

La visualisation du corps jusqu’à un niveau microscopique est désormais permise par de multiples appareils spécialisés tels que les scanners et IRMs. Des modèles 3D sont librement partagés au sein de la communauté médicale et permettent à chacun d’imprimer et donner corps aux organes de nos choix. Ce geste de remodélisation du corps comme interface du vivant au sein du réel et de la société est symboliquement puissant. De l’époque où les médecins apprenaient l’anatomie à la morgue, tâchaient d’en comprendre les fonctions et corrélations, c’est une ère de l’information et du tout voir qui se présente désormais. Et pourtant, depuis des médecines traditionnelles orientales ou même dans des pratiques rituelles animistes, le corps est pris dans une globalité, intègre des dynamiques non proprement corporelles telles que les énergies, les émotions, des rythmes circadiens, l’alimentation, les interactions environnementales ou sociales. C’est une conception radicalement différente qui nous apprend à ne plus considérer le corps comme un élément isolé et fonctionnel mais en interaction avec d’autres variables. Alors, dans Yells-Atreuma, les impressions 3D redeviennent par l’hybridation réalisée des organes, mi végétaux, mi-plastiques. Chacune fonctionne de façon autonome comme sculpture mais aussi comme le terrain privilégié dévolu au développement de souches de physarum. Instruments de visualisation, de croissance, de colonisation, les organes intègrent des points stratégiques et de convergence nécessaires à la croissance et expansion du physarum. Progressivement recouvertes par le physarum, selon une logique qui lui est propre, ce sont des chemins, des dynamiques, des remèdes et contre-remèdes qui s’activent.

Déroulé de la résidence

La résidence a permis de travailler sur la touche finale de la partie électronique. Il restait à intégrer les éléments connecteurs (sur lesquels se déploiera le physarum) dans les objets imprimés en PLA et à tester l’interface électronique. Cela a fait émerger des problématiques et une méthodologie dans la conception et le montage même de la pièce, et l’intégration de toute la partie électronique de manière la plus discrète et robuste possible pour permettre une diffusion de l’œuvre sur la durée.

Pour aboutir, nous avons utilisé le prototype d’une nouvelle version de Yells-Atreuma qui met en scène une colonne vertébrale, axe central du corps humain, par lequel passent les nerfs donc les messages et les informations qui nous font sentir et mouvoir. Symboliquement, la colonisation par le physarum de ce qui nous « structure » prend tout son sens.

La résidence a aussi donné du temps pour travailler sur la recherche, la documentation et l’écriture du projet Mycore dont les concepts et ramifications touchent aussi bien à l’anthropologie, à la néguentropie, qu’aux neurosciences, aux religions, à la médecine et ses approches « non-conventionnelles », entre autres.


Image Yells-Atreuma